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Singe hurleur, les voix de la selva

Un long cri rauque déchire la brume matinale qui recouvre encore la forêt. Le son, grave et guttural, semble lointain et proche à la fois. Bientôt suivit d’un autre, un peu différent, comme une réponse. En quelques minutes, c’est l’apothéose, un concert improbable au sein d’une cathédrale végétale qui renaît chaque jour sous les premiers rayons du soleil.

Le premier bus du matin me dépose à Manzanillo, petit village du bout du monde, au sud de la côte caraïbe du Costa Rica. Derrière le hameau, une forêt tropicale humide longe la mer jusqu’au rio Sixaola qui marque la frontière avec le Panamà. Cette forêt fait partie du Refuge National de Vie Sylvestre de Gandoca-Manzanillo, l’un des nombreux espaces protégés du Costa Rica.

Je choisis d’emprunter le sentier côtier qui mène à la colline de Punta Mona. Pour cela, je longe la magnifique plage de Manzanillo, puis traverse Simeon Creek, un petit cours d’eau. Par chance, la marée est basse et je peux passer les pieds au sec. Alors que le soleil commence à émerger, j’entre dans la forêt endormie. Hormis quelques chants d’oiseaux, le silence règne encore dans l’aube naissante. Le chemin m’éloigne un peu du littoral bordé de palmiers et le sous-bois s’épaissit. Personne n’est encore passé par là aujourd’hui, pour preuve, un écureuil dort paisiblement sur une branche basse. Me déplaçant sans bruit, lentement, il ne me remarque même pas. Quelques dizaines de mètres plus loin, je sursaute, un cri impressionnant rompt le silence. Mon cœur palpite, non de peur mais à la perspective d’une rencontre inoubliable avec l’un des habitants emblématiques des forêts tropicales d’Amérique Centrale : le singe hurleur à manteau.

Guidé par le son guttural, j’avance tous sens en éveil sur le sentier. Mes yeux circulent de bas en haut, de droite à gauche. Je cherche à apercevoir la silhouette sombre du primate à la cime des arbres tout en surveillant aussi le sol et les branches basses, redoutant une rencontre imprévue avec un serpent. J’essaye de me fondre dans la forêt, avançant lentement, sans bruit. L’air humide est chargé des odeurs du sous-bois, mais c’est bien l’ouïe qui m’indique la direction à suivre. Mes perceptions sensorielles s’affinent. Il est surprenant de constater à quelle vitesse l’odorat, le toucher et l’ouïe reprennent le dessus lorsque la vue toute puissante est prise en défaut.

Je marche depuis une quinzaine de minutes et le soleil pointe déjà ses puissants rayons à travers la canopée. Le singe s’est tût, remplacé par de nombreux oiseaux et d’invisibles cigales tropicales. Rapidement la forêt bruisse de toute part et je n’ai toujours pas découvert celui qui semblait m’appeler il y a quelques minutes encore. J’approche de Punta Mona, le sentier contourne par la droite un thalweg encombré d’héliconias aux grandes feuilles brillantes. Sur la gauche, la petite colline domine ce bas-fond humide. Une sente m’y attire, ce point haut sera peut-être un meilleur poste d’observation. Je pose mon lourd sac photo. La chaleur est déjà étouffante, je suis trempé de transpiration. Alors que je savoure quelques gorgées d’eau encore fraîche, un fruit tombe au sol, puis un autre, tout près. Naturellement, je lève les yeux et surpris, découvre un singe, perché à six ou sept mètres au-dessus de moi. Très vite j’en aperçois d’autres, tout autour, une dizaine environ. Ils ne semblent pas dérangés par ma présence et pour tout dire, ils sont simplement en train de se nourrir de figues qu’ils cueillent sur l’arbre qui me domine. Ce sont ces fruits à demi consommés qui tombaient au sol. Un rapide coup d’œil pour me rendre compte que la litière forestière en est jonchée, indices qu’un regard plus averti aurait sans doute interprété immédiatement.

Je me tourne vers mon sac en prenant garde d’éviter tout geste brusque. Lentement, je déploie mon trépied, sort mon boîtier et fixe l’ensemble à hauteur de visage. Fébrilement, je vise un singe et déclenche sans presque réfléchir. Ils ont l’air tellement occupé à manger qu’ils ne semblent vraiment pas prêter attention au curieux bipède que je suis. Je fais une dizaine de photos avant de me rendre compte que la lumière manque cruellement sous la voûte épaisse de la forêt. Déjà le deuxième film et les singes semblent ne plus s’intéresser aux figues. Certains s’affairent à leur toilette quand d’autres sont déjà presque allongés sur une branche pour y faire la sieste. Un peu plus méfiante, une femelle et son jeune restent sur les plus hautes branches qui me surplombent. Un jeune mâle vient taquiner son congénère dominant qui n’entend pas laisser sa position hiérarchique au premier venu. Une brève poursuite suivie de quelques cris graves lui suffisent à affirmer une fois encore son statut de chef.

J’observe bientôt plus que je ne photographie et reste fasciné par la confiance que ces singes semblent me porter. Après plus de deux heures et quatre films, je me résous à reprendre mon chemin. Je suis venu dans la forêt de Gandoca-manzanillo pour tenter d’observer deux espèces de minuscules grenouilles colorées du genre Dendrobates, mais c’est une autre histoire.

(c) sylvain dussans


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